Dia de muertos à Argos

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En cette première nuit de printemps, c’est une fête des morts pas comme les autres que célèbre Électre dans la cité d’Argos. Jeune princesse répudiée par sa mère, Électre est la fille de Clytemnestre et d’Agamemnon, roi assassiné par Egisthe, l’amant de sa femme. Comme une chienne galeuse, elle vit dans les bas-fonds d’Argos, mariée à un homme de la plus basse condition. Simon Abkarian s’approprie le schéma de cette tragédie grecque. Électre venge son père en organisant un matricide. Accueilli au Théâtre d’Ariane Mnouchkine, l’ancien comédien du Soleil a écrit sa propre version d’Électre. Il y réalise une magnifique mise en scène empreinte de tradition orientale et de musique rock.

© Antoine Agoudjian

La tradition du Soleil

Se rendre au théâtre à la Cartoucherie est un voyage en soi puisque le site se trouve au cœur du bois de Vincennes. Le voyage se transforme en épopée lorsqu’il s’agit d’un spectacle au Théâtre du Soleil. Dans les années 80, lorsque Mnouchkine a installé sa compagnie dans cette ancienne cartoucherie. Elle souhaitait donner naissance à une utopie théâtrale qui repose sur une indépendance vis à vis des institutions et sur la création collaborative. L’esprit d’équipe est le fondement de son projet artistique puisque en dehors du plateau, tout le monde met la main à la pâte.

Ce dimanche après-midi, nous étions accueillis par Simon Abkarian. La tradition d’équité veut que les spectateurs choisissent leur place sur un tableau affiché à l’extérieur du bâtiment. Les premiers arrivés sont les premiers servis. Ensuite, le collectif nous accueille dans la grande salle du réfectoire pour un généreux déjeuner fait maison. L’entrée en salle est l’occasion pour les spectateurs de jeter un coup d’œil sous les gradins où les comédiens assurent les derniers préparatifs.

La Fête des morts annonciatrice de vengeance

Alors que la salle est plongée dans l’obscurité, une vieille femme aveugle est éclairée d’une lumière chaude côté jardin. Assise sur une chaise proche d’un robinet, Killisa est la nourrice aveugle d’Électre. Sa présence continue est comme un fil conducteur, témoin de la tragédie. Au début, elle annonce le drame. « Egisthe Clytemnestre, couple perfide. Bientôt vous aussi vous tomberez du haut de votre morgue. Vous aussi vous goûterez à la chute. »

Toujours dans l’obscurité, Électre apparaît au fond de scène. Aurore Frémont incarne une jeune femme sombre à la voix masculine. Elle est délicatement primitive. Son élégante brutalité témoigne de sa descendance d’Atrée, Roi de Mycènes. Elle aussi annonce sa vengeance à Clytemnestre :  » Je te tuerai, j’en ai fait le serment ».

L’universalité par le croisement des traditions

En réunissant différentes traditions, l’Électre de Simon Abkarian universalise le drame des Atrides. Le metteur en scène nous fait voyager à travers différents continents. D’abord, l’ancrage de l’histoire est la Grèce antique. Sous la forme d’intermèdes, le personnage de la mort évoque la Catrina. A son origine la Catrina est un personnage de la culture populaire mexicaine représenté par une femme joyeuse et élégante. Ici, le personnage de la mort apparaît masqué. Il déambule joyeusement comme un filament en dansant sur la musique. Les trois chœurs viennent de différentes contrées. En début de spectacle, le premier chœur de danseuses évoque l’Asie orientale. Le second chœur est celui des hommes de la cité royale d’Argos. Et le troisième chœur est celui des prostitués japonaises joliment vêtues de kimonos. L’enchaînement des tableaux chorégraphiés, des scènes chorales et des scènes dramatiques est parfaitement rythmé. Le tout est brillamment enlevé par la composition live du trio français.

© Antoine Agoudjian

Une tragédie Rock

Les musiciens sont installés à cour, au coin opposé de celui de Killisa. Les Howlin’ Jaws accompagnent l’histoire en alternant Rock et musique orientale. La puissance de la composition sonore saisie l’histoire en injectant de l’intensité au drame. Tout au long de la représentation, elle propulse les mouvements dansés avec une grande liberté. Comme un discours physique, les gestes exaltent, en solo ou à plusieurs.

Malgré la complexité de la tragédie, l’histoire défile lisiblement et sans longueur pendant 2h30. La musique apparaît comme le liant de la représentation. L’occupation du plateau par les comédiens et la création lumière permettent de créer des espaces dans l’espace de manière à alterner les échanges intimes notamment entre Oreste et Électre et les moments festifs.

La maison de Mnouchkine reçoit la Compagnie des 5 roues jusqu’au 3 novembre 2019. Proche de la Toussaint, notre Fête des morts. Nous conseillons chaleureusement de vous précipiter à la Cartoucherie pour ressentir la force de ce collectif aussi bien sur scène que dans les coulisses. Le texte de la pièce a été édité chez Actes sud.

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