Electre et Orestre, enlisés dans la boue

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Continuant son exploration du totalitarisme, Ivo van Hove s’empare de deux pièces d’Euripide, Électre et Oreste. Baptisé Électre/Oreste, le spectacle raconte, de manière bestiale, la vengeance d’un frère et d’une sœur les conduisant au matricide. Pour sa deuxième collaboration avec la Troupe, Ivo van Hove dissèque le processus de radicalisation cristallisé par Électre brillamment interprétée par Suliane Brahim.

Un environnement primitif comme berceau de la barbarie

En créant ce qu’il appelle un paysage, Ivo van Hove situe l’action dans le monde rural d’Électre. Fille d’Agamemnon et de Clytemnestre, la jeune femme a été bannie d’Argos après l’assassinat de son père par sa mère. Lorsque son frère Oreste rentre d’exil, elle l’entraîne dans une vengeance sanguinaire. La tragédie se déploie dans un espace ouvert à dominante noire et brun foncé. Le sol est recouvert d’une fange gluante dans laquelle les personnages s’enlisent. Au milieu du plateau, une boîte massive est le symbole d’un trou noir où les victimes ne ressortent pas vivantes. Comme dans The Hidden force (mis en scène d’Ivo van Hove), l’environnement sonore est créé en direct principalement par des percussions sur de grosses timbales et des sons électroniques. Ce paysage brut et archaïque est le berceau de crimes barbares principalement dirigés par Électre.

Un système de jeu codifié

Bien que partageant la même injustice et le même destin, la radicalisation d’Oreste et d’Électre s’incarne différemment. Mariée à un paysan, elle apparaît pieds nus dans la boue. À 41 ans, Suliane Brahim incarne une Électre sauvage et sans âge. Dans Lucrèce Borgia, on l’avait vue interpréter le jeune Gennaro. Déployant à nouveau un jeu instinctif, la sociétaire de la Troupe éblouit par son allure juvénile et bestiale. Toute menue, elle dégage la fragilité d’une enfant et la force d’un animal sauvage. Écorchée par la mort du père, elle bascule dans une folie guerrière contrastant avec le jeu de Christophe Montenez, un Oreste plus introverti. Ce dernier arrive sur scène vêtu d’un costume bleu roi comme l’ensemble des personnages venant d’Argos, la cité politique. Les gens d’en haut sont en bleu alors que les ruraux sont habillés de guenilles brunes maculées de boue. A mesure qu’il bascule dans la barbarie, Oreste s’enfonce dans la fange et le bleu vire au noir. Les corps d’Argos sont droits et rigides alors que les ruraux dansent une transe de manière tribale. Avec une programmation alternée des Damnés et d’Électre/Oreste, le metteur en scène belge présente ainsi un diptyque troublant sur le totalitarisme, d’une part dans l’Allemagne nazi et dans d’autre part dans la Grèce antique. Dans Les Damnés, la radicalisation s’installe dans une famille de riches industriels alors que dans cette tragédie grecque, elle se développe de manière primitive en dehors de la Cité politique. Ivo van Hove fait ainsi résonner avec brio les deux spectacles tout en montrant l’intemporalité et l’universalité de la radicalisation. Toutefois, le choix d’un parterre boueux dans la salle Richelieu pose la question du contexte de la mise en scène.

La boue : entre audace et déraison

Quelques jours avant la Première d’Electre/Oreste, une visite matinale de la Comédie française nous a conduit salle Richelieu où s’effectuait le montage de la scénographie avant l’un des dernières répétitions. Le soir, nous allions voir Les Damnés. Alternance oblige, les régisseurs jonglent avec les décors des spectacles en préparation et ceux des pièces en représentation le soir-même. Ainsi, l’occupation de la scène est séquencée en trois temps : montage – le matin, répétition – l’après-midi et représentation – le soir. La tradition de l’alternance remonte à la création de la Comédie française. En 1680, deux troupes en concurrence cohabitent (l’une jouant les jours pairs et l’autre les jours impairs) donnant naissance à l’alternance.

La sonorisation des comédiens

L’usage des micros est devenu une habitude dans les créations contemporaines. Les raisons de la sonorisation sont multiples et certains metteurs en scène comme Joel Pommerat et Ivo van Hove en ont fait une constante. Les micros permettent de développer un jeu cinématographique à l’opposé du théâtre qui induit une tension du corps pour projeter un texte. Les muscles du cou et de la cage thoracique sont plus relâchés. Avec les micros, on rentre dans l’intime. Or, dans la cas d’Electre/Oreste, vu le 29 Avril, leur usage ne semblait pas roder. Lors de certaines embrassades, les bruits de frottements des linges étaient amplifiés. Certains comédiens habitués à projeter, projetent dans leur micro rendant leur parole inaudible.

photo prise avant la représentation

En dyptique avec Les Damnés, la pièce présente une autre facette de la radicalisation. Toutefois, est-il vraiment raisonnable d’imposer aux comédiens, aux costumiers et à l’équipe technique un parterre de boue avec toutes les contraintes de jeu et de nettoyage dans un contexte d’alternance de surcroît dans un théâtre à l’Italienne. Électre/Oreste avec ses micros et sa boue serait sûrement davantage dans son élément au Théâtre antique d’Epidaure, en Grèce les 26 et 27 Juillet prochains.

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