Julie emprisonnée dans Mademoiselle

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En ces jours de canicule parisienne, l’atmosphère était aussi lourde en salle que sur la scène du Théâtre de l’Atelier. Le suédois August Strindberg a écrit Mademoiselle Julie à la fin du 19è siècle dans un contexte social en surchauffe. Fille d’un comte, Julie est enchaînée dans « Mademoiselle », un titre rempli des conventions inhérentes à sa position de femme noble. À 25 ans, ses pulsions amoureuses mêlées à des désirs sexuels se heurtent aux virulentes contraintes de classe. La mise en scène naturaliste de Julie Brochen s’inscrit avec harmonie sur la scène élargie de l’Atelier.

Dans l’obscurité d’un huis-clos étouffant

La pièce de Strindberg a la singularité de faire coïncider, à peu de choses près, le temps de la représentation au temps du récit. La superposition des deux temporalités accentue la tension dramatique. Mademoiselle Julie se déroule aussi dans une unité de lieu : la cuisine du Comte, anti-chambre des festivités de la Saint-Jean. Sur le plateau, un petit escalier situé au fond de scène mène vers la fête d’où rayonne une lumière blanche à travers un voile aérien. Légèreté et clarté en coulisses, où l’on s’amuse alors que l’on se déchire dans l’obscurité plombante de la scène.

Bien qu’absent physiquement, le comte trône symboliquement au milieu de la pièce par la présence de ses bottes de cheval. Julie les écrase avec nonchalance en y posant ses jambes ; une manière d’écraser la figure du père. Interprétée par Anna Mouglalis, la jeune femme est coincée dans un ensemble corseté au textile épais. Elle étouffe sous cette tenue d’aristocrate. Entre pulsions sexuelles et caprices, elle séduit Jean, le domestique, interprété par Xavier Legrand. Celui-ci transgresse les conventions en cédant aux avances de sa maîtresse. En ébullition, Julie s’allège de sa veste pour exhiber un déshabillé noir ; une libération de sa féminité. Julie Brochen joue ainsi avec les signes.

@ Raynaud de Lage

La violence des mots

En l’espace d’une heure et demie, Julie bascule d’une ébriété cabotine vers une violente crise existentielle qui la mène au suicide. Anna Mouglalis fait évoluer avec subtilité son personnage jusqu’au déraillement. D’abord maintenue dans un costume cintré soulignant sa silhouette longiligne, la comédienne se disloque de l’intérieur. Sa voix rauque lui donne une note garçonne. Ardemment effrontée, elle est débraillée à l’image de sa coiffure et de sa voix alcoolisée. Mademoiselle ne boit pas du vin, elle boit de la bière ! Entre mépris, séduction et humiliation, la joute verbale des deux amants tourne au déchaînement d’insultes. Jean renvoie à Julie la violence qu’elle lui avait adressée à l’instar de cette réplique « Paillasse à domestiques, garce à laquais, ferme-la et fiche le camp d’ici ! C’est toi qui viens me raconter que je suis grossier ? […] Jamais je n’ai vu ça que chez les bêtes ou les roulures ! » Chacun ses armes, elle est aristocrate et lui est un homme. Malgré cela, la jeune femme est à terre. Elle perd pieds alors que Jean reste stoïque face à sa détresse.

@ Raynaud de Lage

La grâce de Dieu

L’étau se ressert sur Julie lorsque Jean lui fait miroiter un exil près du lac de Côme. Cette lueur d’espoir la rend alors dépendante du domestique. Il en profite pour l’humilier à son tour allant jusqu’à la traiter de « putain ». La dispute atteint son apogée lorsque Jean tue le serein que Julie envisage d’emmener à Côme. A nouveau, les rapports de classes reviennent dans le combat. Julie ne connait pas le nom de son amant : « Au fait, quel est ton nom ? Je ne l’ai jamais entendu, ton nom – tu n’en as même pas, probablement. Je serais « Madame la gardienne » ou « Mme Durand », chien qui porte mon collier, laquais qui as mes armes sur tes boutons. Moi, te partager avec ma cuisinière, être la rivale de ma propre servante ! » Julie vacille encore lorsque Kristin, la cuisinière habillée pour aller à l’église, surprend leur projet d’exil. En colère, elle les sermonne en invoquant la grâce de Dieu : « Dieu ne tient pas compte des personnes, mais les derniers seront les premiers… » Julie choisit d’être la dernière. L’échappatoire céleste est la seule issue possible cette nuit-là.

L’avant-dernière représentation de Mademoiselle Julie nous a emportés dans un univers cru et naturaliste. Anna Mouglalis est une Julie atypique, certes ! Son jeu contraste admirablement avec celui de Xavier Legrand détonnant d’impassibilité. Une reprise de cette pièce au mois de Septembre serait une bonne nouvelle. A voir !

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