Œdipe taquiné par le Sphinx

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Le Reste vous le connaissez par le cinéma ; cette piéce vous invite à explorer le mythe d’Œdipe par d’autres perspectives que celle de l’antiquité. Déjà, l’écriture de Martin Crimp ancre la tragédie dans notre quotidien avec la présence d’un chœur contemporain. Sur le plateau, les frontières éclatent avec une scénographie ouverte et une distribution élargie à des comédiennes amateur es très talentueuses. Ce décloisonnement physique reflète la perméabilité de l’écriture. Daniel Jeanneteau a créé ce spectacle pour le festival d’Avignon 2019 au Théâtre de Gennevilliers dont il est le directeur. Retour approfondi sur le mythe d’Œdipe déchiqueté par le Sphinx.

© Christophe Raynaud de Lage

Les Phéniciennes aujourd’hui

L’auteur anglais a réécrit les Phéniciennes d’Euridipe en y introduisant un chœur de filles placé au centre de l’histoire. Friction des temps, cet œil contemporain offre un point de vue actuel au mythe. En exposant une histoire datant de -440 ans avant JC au regard d’adolescentes de 2020, l’espace temps s’épaissit. Sur scène, Jeanneteau a distribué ce rôle à huit adolescentes de Gennevilliers, peu familières de la scène. Leur cheffe de fil est Elsa Guedj, comédienne formée au CNSAD.

Cette figure polyphonique du Sphinx se mêle au mythe. Au début, les débris d’une salle de classe reposent sur un grand caillebotis – un champ de bataille abandonné. Les filles habitent cet espace chaotique sans donner l’impression d’avoir vécu cette violence. Le spectacle commence par des questions à priori incohérentes du chœur. « Pourquoi le Sphinx, c’est des filles et pourquoi sommes-nous toutes si belles ? Vous en pensez quoi ? » Ces questions affirmatives dénotent d’une certaine ironie.

La Grèce antique, berceau des violences contemporaines

L’arrivée de Jocaste, interprétée par Dominique Reymond, rompt la désinvolture des adolescentes. Son aura est empreint d’une rage contenue. Contrairement aux jeunes filles, elle se déplace très lentement avec une démarche chorégraphiée. Sa voix grave contraste avec sa fine silhouette fluette. Elle irradie.

© Christophe Raynaud de Lage

Les adolescentes lui soufflent son texte comme si elles dirigeaient le récit. Jocaste énonce la prédiction de l’oracle de Delphes : « ton fils t’assassinera mais de plus ta famille entière pataugera dans tout le palais sur une fine pellicule de sang ». Œdipe tue un homme. Il apprend plus tard qu’il a tué son père. Il épouse sa mère. Le couple a quatre enfants : Ismène, Antigone, Polynice et Etéocle. La malédiction est annoncée.

© Christophe Raynaud de Lage

Le malheur se répand sur Thèbes en pleine guerre civile. La violence se transmet symboliquement des personnages du mythe vers le choeur par des tâches de sang. Le Sphinx est le témoin d’un chaos dont il continue de porter les traces après 2500.

Un regard ironique sur le mythe

Avec un humour très subtil, le chœur fracture l’histoire par des questions scolaires comme des QCM. Aussi absurdes qu’elles puissent paraître les questions sont d’ordre philosophique. « Dieu est-il aussi un triangle ? Justifier votre réponse. »

Le Sphinx bouscule le mythe alors que Jocaste s’adresse à Etéocle prévenant que le pouvoir dégrade la société humaine. Indication sur laquelle Sphinx rebondit : « des tueries industrialisées », en référence aux génocides de notre époque.

Le discours de Jocaste est toujours d’actualité : « Pourquoi a-t-on inventé la balance ? Etait-ce simplement pour que les riches puissent calculer à quel point ils sont riches ?  » Au fil de l’histoire, le texte devient poreux. Une perméabilité sémantique plapable à la fin de la pièce lorsqu’Antigone parle comme un QCM : « NE COCHEZ QU’UNE SEULE CASE ! NE FAITES PAS DE RATURE ! »

© Christophe Raynaud de Lage

L’ouverture se reflète dans la scénographie créée par Daniel Jeanneteau faisant écho aux propos de Dominique Bruguière dans Penser la lumière, pour qui le décor est « le signe visuel de la pensée dramaturgique ».

Une scène ouverte

Le plateau de bois sur-élevé place l’histoire en sur-plomb par rapport au hors-champs (Thèbes en guerre). Un espace dévasté perceptible au lointain d’où viennent les personnages du mythe à l’exception d’Antigone et d’Œdipe qui sort d’une cabane noire perchée à quatre mètres de haut côté cour. Un deuxième hors-champ donc encore plus présent.

Le Sphinx est toujours sur scène. Parfois, les jeunes femmes descendent de la scène mais elles en restent visibles sur les côtés. On ressent leur énergie. Au fond de scène, on aperçoit leurs silhouettes. Une présence nébuleuse créée aussi par les lumières d’Anne Vaglio.

© Christophe Raynaud de Lage

Ses présences flottantes résultent du travail de la lumière et de l’acoustique, une synesthésie du son et de l’image qui dilate l’espace. Le choix d’une lumière diffuse englobe en effaçant les limites. Neuf spots carrés sont placés au dessus de la scène pour une lumière éparse qui prend corps sur la fumée. Cela créé de la matière blanche suspendue en mouvement. La cage de scène est ainsi pleinement habitée.

Les sons minimalistes et abstraits réalisés par Sylvain Cadars de l’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique) résonnent avec plus ou moins de puissance. De sorte que les grésillements et les sirènes créent une atmosphère angoissante. Thèbes est en guerre.

La scénographie ouverte, les sons abstraites et la lumière diffuse étirent l’espace de jeu vers le hors-champ. Une porosité physique qui fait écho à celle du récit. Au bout d’une heure, le temps se dilate et plonge le public dans un relâchement qu’Antigone et Œdipe bouleversent à la toute fin. Leur langage ultra-quotidien nous ramène dans l’ici maintenant du théâtre de Gennevilliers.

La richesse de ce spectacle mériterait à une analyse encore plus approfondie. La convergence de personnes extrêmement talentueuses d’horizons variées adresse un théâtre brillant ouvert sur une nouvelle génération éclatante. La démarche de Daniel Jeanneteau est admirable tant il réussit à diffuser la perméabilité d’un texte à la scène, puis au quartier. Une approche holistique remarquable.

Bien que cette pièce soit extrêmement dense, nous la conseillons vivement au plus grand nombre. Après trois semaines de représentations, Le Reste vous le connaissez par le cinéma part en tournée dans les théâtres qui ont contribué à sa création. Nous leur souhaitons beaucoup de succès largement mérité !

  • du 7 au 15 février 2020 au TNS — Théâtre National de Strasbourg
  • du 10 au 14 mars 2020 au Théâtre du Nord – CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France
  • les 20 et 21 mars 2020 au Théâtre de Lorient, centre Dramatique National

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