On s’enva

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On s’en va laisse un goût joyeusement amer. Dans une Pologne empestée par la montée du nationalisme, le parti conservateur de Jaroslaw Kaczynski a remporté les élections législatives en octobre, les artistes jouent un nouvel exode. Le 13 novembre, la troupe de Krzysztof Warlikowski est revenue à Chaillot avec une adaptation de la pièce d’Hanokh Levin, Les valises. La Pologne, tu meurs ou tu la quittes.

@ Magda Hueckel

Une communauté apathique

Cette production du Nowy teatr exprime une profonde mélancolie face à la montée de l’antisémitisme. Après la lueur d’espoir post-communiste, la troupe de Warlikowski ressent et dessine un portrait déprimant de son pays encore déchiré par le génocide des juifs. Les personnages israéliens de Levin font écho avec les souffrances de cette communauté de Varsovie. C’est pourquoi, le metteur en scène a choisi le texte de Levin.

Sur scène, les jeunes sans perspective d’avenir, rêvent d’Angleterre ou de Suisse. Les veuves en dérive jouent au bridge en espérant partir ailleurs. Les plus anciens errent comme des âmes en peine en attendant la mort qui tarde à venir. La vie s’effrite. Plus rien n’a de l’importance. Les enterrements se succèdent avec sarcasme et ironie.

La mort se vit dans une pathétique indifférence. L’amour est motivé par le sexe (mal fait) ou par l’argent. Lors d’un cabaret morose, la putain de la bande interprète avec une extrême mélancolie Party girl de Michelle Gurevich : « I used to be so fragile, But now I’m so wild ». Avi, un vieux bonhomme en costume rouge traîne comme un fantôme sur le plateau. Dans cette communauté dépressive, on fume clope sur clope. L’apathie générale est secouée par l’arrivée d’Angela. Venue de Hollywood, cette pin’up blonde cristallise la superficialité de la société occidentale égo-centrée et agrippée à sa perche à selfie. La communauté se disloque et rétrécie sous les yeux d’un Jésus noir qui surplombe l’immense plateau face au public.

@ Magda Hueckel

Une scénographie épurée pour plus d’excentricité

La façade vitrée au fond de scène souligne l’horizontalité de l’espace. Au premier enterrement, le groupe occupe la totalité des places sur toute la longueur de chaises. Au fur et à mesure des décès, les places se vident et la rangée rétrécie. A la fin, il n’y a personne pour énoncer un discours puisque l’orateur est mort. Sur ce plateau minimaliste conçu par Matgorzata Szczesniak, les comédiens extrêmement expressifs déploient un jeu puissant comme celui de la putain perchée sur des talons compensés de 15 cm. La troupe excelle en jouant des êtres vidés d’énergie avec une présence magistrale.

@ Magda Hueckel

Apothéose d’excentricité, Angela brandit une perche à selfie pour se photographier comme témoin de cette société. Exilée aux Etats-unis , sa famille a renié la Pologne, sa langue, son histoire. Elle vient alors à contre-sens des autres pour découvrir ses origines. Elle est gonflée d’énergie alors qu’ils sont vides. Elle arrive alors qu’ils partent. En plus de prendre toute la place sur le plateau, elle squatte l’image sur l’écran en projetant son visage en gros plan par l’intermédiaire de son téléphone.

Les fabuleux comédiens du Nowy teatr

On s’en va pour rester

L’immense troupe de Varsovie dénonce de manière corrosive les souffrances d’une société en dérive. Les quelques ouvertures sur les possibles ailleurs semblent aussi minables que leur propre histoire. On s’en va est donc un cri de dénonciation. Un appel merveilleusement bien reçu par les initiés de Chaillot. Mais, est-ce que ce cri a encore de l’écho en Pologne ? En tous les cas, la troupe de Warlikoswki n’est pas prête de partir.

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